Le chamelier, se voyant abandonné, se mit à inspecter les parois du puits et y découvrit une
porte de fer. Il l'ouvrit et aperçut une sorte de cagibi dans lequel un vieillard était couché. "Voilà donc,
pensa-t-il, à qui appartenait le trésor que j'ai trouvé. " Au mur était accrochée une flûte. "Perdu pour perdu, se
dit le garçon, je vais faire de la musique une dernière fois. " Les sons de l'instrument réveillèrent le vieillard,
et celui-ci dit :
- Je dois jouer tous les soirs de cette flûte et, hier soir, j'ai oublié. Si tu n'étais pas venu, je me
serais endormi pour toujours. Tu peux me demander ce que tu voudras, je te le donnerai.
- Ce que je veux, ô noble vieillard, c'est la liberté.
- Je suis le maître de ce monde souterrain, répliqua le vieillard. J'ai le pouvoir de t'en faire sortir.
Quelques secondes après, le garçon se retrouvait au milieu de la caravane. Il reprit son travail comme si
de rien n'était, sans dire un mot.
Ce silence inquiéta plus que tout le maître de caravane. "Ce gars-là cherche une occasion de se venger. Je
ferais bien de prendre les devants. " Il appela le jeune homme :
- J'ai une mission d'importance à te confier. Prends un cheval rapide et va à la prochaine ville porter un
message à ma femme pour lui annoncer mon arrivée.
Et le maître de caravane rédigea la lettre suivante : J'ai découvert un fabuleux trésor, mais il ne sera
définitivement à moi qu'après la mort du porteur de ce message. Fais le nécessaire et n'oublie pas d'embrasser pour
moi notre fille bien-aimée. Elle pourra avoir bientôt tous les bijoux et parures qu'elle désire.
Le garçon, lui, était bien placé pour savoir qu'il ne pouvait avoir aucune confiance dans le maître de
caravane. Comme il savait lire, il prit connaissance de la lettre et comme, dans sa première école, il avait été le
plus habile à écrire, il n'eut pas de mal à imiter l'écriture de son maître pour rédiger un nouveau message qui
disait : Le porteur de ce message m'a aidé à trouver un fabuleux trésor. Je veux, pour le récompenser, que tu lui
donnes notre fille en mariage.
Le jeune chamelier était bien fait de sa personne. Il plut à la fille du maître de caravane et le mariage
fut aussitôt célébré.
Le lendemain, le garçon, comme à son habitude, partit visiter la ville. Il s'approcha d'un immense palais
qu'entourait une foule nombreuse.
- À qui est ce palais, demanda-t-il, et que faites-vous tous devant ?
- C'est le palais du padichah, notre roi. Un tournoi d'échecs s'y déroule. Celui qui perd trois fois contre
le padichah a la tête tranchée. Le padichah a promis à celui qui le vaincrait trois fois de lui donner en mariage
sa fille, qui est d'une beauté merveilleuse. Mais notre souverain est très bon joueur, beaucoup de têtes sont déjà
tombées, et la fille du roi n'est toujours pas mariée.
"Tiens, pensa le garçon. Voilà une bonne occasion de vérifier mon habileté aux échecs. Je vais relever le
défi. "
Le padichah était assis dans une immense salle, entouré de son vizir, de ses généraux et de nombreux courtisans.
Il attendait le téméraire qui oserait se mesurer à lui.
- Tu n'as pas peur ? demanda-t-il au garçon.
- Nullement.
- Si tu perds, inutile de me demander grâce.
- Je ne demanderai pas grâce.
Le jeu commença. Le padichah remporta la première partie, puis la deuxième.
- Ta vie ne tient plus qu'à un fil, remarqua-t-il.
Mais le garçon remporta la troisième partie, puis la quatrième et la cinquième.
- On continue, s'écria le padichah.
- J'ai déjà gagné ta fille. Quel est l'enjeu, cette fois ?
- La moitié de mon royaume, clama le souverain.
Le vizir se pencha vers lui et lui murmura à l'oreille :
- Est-ce bien prudent, ô maître, de risquer la moitié de tes possessions sur une partie ?
- Une seule partie à gagner, répondit le padichah, et sa tête saute.
Mais le jeune homme gagna encore. Alors le padichah, pris au jeu, lança :
- Encore une, pour l'autre moitié de mon royaume.
Le vizir était de plus en plus inquiet :
- Oh, maître, donnez-lui plutôt votre fille et la moitié de votre royaume, sinon vous risquez de tout
perdre.
- Cette fois, je le bats, j'en suis sûr. Je rentrerai en possession de ma fille et de la totalité de mon
royaume, et je lui ferai couper la tête.
Le jeu commença. Et une fois de plus, c'est le garçon qui gagna. Il alla s'asseoir sur le trône du padichah
et dit :
- Désormais, c'est moi qui commande. Toi, je te nomme juge suprême. Ta fille, je n'en ai pas besoin, je suis
déjà marié. Et demain doit arriver en ville une caravane. Je veux, dès qu'elle sera là, que l'on m'amène au palais
le maître de caravane.
Le lendemain, ses gardes lui amenèrent son ancien patron, qui écarquilla les yeux d'étonnement.
- Tu ne te trompes pas, lui dit le nouveau souverain. Je suis bien l'homme que tu as dépouillé une fois et
voulu tuer deux fois.
Il se tourna ensuite vers ses courtisans, leur raconta son histoire et leur demanda :
- Qu'a mérité cet homme ?
Les courtisans et l'ancien padichah, maintenant juge suprême, proposèrent de lui couper la tête.
Mais le nouveau souverain dit :
- Tout le mal qu'il m'a fait, c'est du passé. Depuis, j'ai épousé sa fille. Il est donc mon beau-père. Je
lui accorde la vie sauve.
Ensuite, le garçon envoya chercher son vieux père, dont la joie ne connut pas de bornes quand il vit son
fils sur le trône.
- Comment as-tu pu t'élever si haut, mon fils, toi qui n'avais pas d'or ?
- C'est bien la preuve, père, qu'il y a des choses plus utiles que l'or.
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